Aller voir un film uniquement parce que son affiche vous a plu est risqué. Mais le danger stimule le spectateur du dimanche, surtout quand bénéficie des tarifs du Printemps du Cinéma. Et l’affiche qui vous fait ralentir le pas dans le métro vaut bien une place à 3 euros 50. Voyez celle du Guerrier Silencieux, où un homme tatoué à genoux, dans la boue, regarde au loin malgré ses chaînes et semble dire « Je ne suis pas d’ici, je ne suis pas des vôtres. Et je vous tuerai si vous vous approchez. » Cher Mads Mikkelsen, vous êtes l’homme des brouillards, la force indifférente, la Mort invaincue. Et vous m’avez plu. Je ne suis pas la seule apparemment puisque, sans y toucher, vous prenez la tête d’une petite armée en partance pour Jérusalem. Comme quoi, même entre hommes, le principe du « Je te fuis, tu me suis » a de l’avenir. Avis à tous ceux qui voudraient fonder une nouvelle Eglise.
L’affiche du film (« Valhalla Rising » en VO) nous promet beaucoup de violence, mais pas de celle que « 300 » a vendue. Que penser, à ce propos, des nombreux films de héros primitifs ou vaguement antiques qui fleurissent en ce moment ?[1] J’opterai pour une explication tout sauf psychologisante. Nicolas Winding Refn, le réalisateur ( que nous nommerons NWR si cela ne vous fait rien), dans tous ses films, de la trilogie Pusher à Bronson, souhaite étudier « notre rapport à la violence », et plus précisément les fondements symboliques et culturels de notre goût pour celle-ci. C’est d’ailleurs « Massacre à la tronçonneuse » qui a donné à NWR l’envie de faire du cinéma…[2]
Dans un souci de transparence totale, je ne cacherai donc pas mon propre attrait pour la violence esthétique.[3] Mais le film de Vikings est pour moi une toute nouvelle expérience de violence cinématographique. Tourné en Ecosse, pays de vent et de brume, Valhalla Rising est une réussite visuelle et sonore. Les bavardages n’ont certes pas leur place dans le cinéma de NWR mais, dans ce film, le souci d’économie verbale a valeur de manifeste esthétique et poétique. Vibrante, glaçante, agressive, la musique dévore l’espace, sublime la nature, poursuit les personnages. Musique ou plutôt cri, qui annonce le pire et tonne lorsqu’un nouveau chapitre s’ouvre. Paysages dantesques et musique délirante imposent au spectateur, dès l’ouverture du film, de plonger/de sombrer dans un état contemplatif.
Les premières scènes du film résument le mythe Viking : virilité, brutalité, nomadisme ou plutôt errance, culte du corps et paganisme. Mais One-Eye est un héros solitaire et anhistorique, que la communauté, avec ses croyances, avec ses règles, veut asservir. Son apparence même est celle d’un insoumis. En effet, si les autres Vikings sont vêtus, coiffés et barbus « comme des Vikings », le Borgne, avec sa veste de cuir toute rapiécée, ressemble à un punk. Le punk apprécie d’ailleurs les carreaux écossais. Coïncidence ? Pas si sûr…Qui est donc cet esclave d’un vieux chef viking ? Le film ne livre aucun secret sur son héros. Une seule chose est sûre : One-Eye effraie ses maîtres, qui le disent sorti tout droit des enfers. Et la scène où One-Eye tue ceux qui l’oppriment illustre avec une bonne dose d’hémoglobine la dialectique de Hegel. L’Esclave a appris à dissimuler, à se nourrir de haine et triomphe du Maître par la ruse.
S’en suit une longue errance… ou un enfoncement dans les six cercles de l’Enfer. Chrétien cette fois-ci. Le voyage du Borgne et de ses nouveaux compagnons fanatiques et inspirés –autres bourreaux, autres mœurs- est incertain et tragique. Le Guerrier/ Saint-Christophe qui porte l’Enfant sur son dos ne sait même pas qui est le Christ. Et s’en fiche, à vrai dire. « Croire et croiser le fer », c’est un peu fumeux pour un Borgne extralucide. Mythes détournés, abimés, enterrés : les allégories, chez NWR, sont reprises dans un bel éclat de rire.
Le film atteint des sommets de poésie dans la scène de transe où les Croisés affamés sont littéralement en manque. L’encens des églises, c’est donc ça l’opium du peuple. Quant à la Nature, elle qui rythme la vie spirituelle des païens, elle est à la fois grandiose et vampirique. NWR filme de « grands espaces » mais le spectateur, comme les personnages, étouffe dans cette prison verdoyante.
Et tout cela n’est que suggéré, par les images –délirantes, sanguinolentes- par la lumière –macabre- et par une musique infernale. Si les intentions de NWR peuvent nous sembler bien prétentieuses –et le film n’est pas toujours à la hauteur de celles-ci – le cinéaste a le mérite de ne pas prendre le spectateur par la main. Œuvre réfléchie, exigeante, Valhalla Rising s’adresse à un public curieux, prêt à prendre part à un processus créatif. Un vrai public en somme. Les mythes et légendes que nous connaissons tous sont bel et bien ces fondements symboliques et culturels qui expliquent notre rapport à la violence. Plus qu’une dissertation sur la croyance et l’avidité des prêtres, druides et autres messies autoproclamés, Valhalla Rising parle des hommes et du sens qu’ils se sentent obligés de donner à la vie. Et les femmes me direz-vous ? On en aperçoit quelques unes, nues, parquées comme des bêtes, simple butin de guerre. Le film nous donne à voir un monde d’hommes, où la virilité (l’ensemble des qualités guerrières: honneur, sens du sacrifice, droiture et mépris de la mort) est un devoir d’être, un gouffre spirituel poussant au suicide. Et parce qu’il est ultra-viril, surhomme que personne ne peut abattre (vraiment personne), que peut-il advenir de One-Eye ? Que font les dieux lorsque nous avons fini de les honorer ?
[1] « Légion, l’Armée des Anges » (navet garanti) ; « Le Choc des Titans » (mouais). Les Décadentistes (Zemmour en tête ?) y verront l’expression inconsciente d’une recherche des valeurs. Virilité, sacrifice de soi : le public/le peuple a soif de héros. Fort heureusement, One-Eye – l’autre nom du guerrier taciturne- est bien au-dessus de tout cela. Et le mieux, c’est qu’il n’a pas besoin de le dire, lui.
[2] Film interdit à sa sortie en France jusqu’à ce que Jack Lang intervînt en vertu de la liberté d’expression. Les Décadentistes de l’époque n’approuvèrent pas, évidemment.
[3] Je fus initiée très jeune à ce plaisir singulier mais universel et un peu par hasard, au gré de mes petites révoltes enfantines. Lorsque les parents décrètent qu’il est temps d’éteindre la télé pour « aller au lit », le vrai rebelle doit se révéler (la rallumer en cachette ndlr). J’ai donc pu voir « The King of New York » à 10 ans, sans rien y comprendre, mais il fallait bien triompher de mes censeurs de parents. Et puis il y a eu Tony Montana, l’auteur de la plus belle réplique de cinéma qui soit : « If you fuck with me, You fuck with the best », vers l’âge de 12 ans. « Old Boy », enfin, merveille des merveilles, opéra hystérique où la violence est une cantatrice nymphomane.



C’est un peu moi le mec de l’affiche…
très esthétique ,des symboles et des références toutes les 15 secondes…mais d’un chiaaaannnntt !!! ca plaira aux bikers et aux lecteurs de telerama et animera les débats analytiques..