« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». C’est par cette indication contextuelle fortement porteuse de significations que débute le dernier opus d’Atiq Rahimi, lequel lui a valu l’attribution du Prix Goncourt fin 2008.
Les premières pages nous font pénétrer dans un univers oppressant mais cependant inspiré d’une réalité. En dépit du sujet terrible de cet ouvrage – la lutte désespérée, l’attente d’une femme qui veille son mari devenu paralytique à la suite d’un accident de guerre – le lecteur plonge in media res dans un univers de couleurs, de formes et de saveurs poétiques et symboliques. Le résultat de ce contraste est saisissant : si le sujet est incroyablement violent, le lecteur n’en est pas moins envoûté par la prose ciselée de l’auteur, les inclusions de pensée orientale, et plus encore peut-être par l’acuité d’un regard qui émerge du confluent de l’Orient et de l’Occident. Syngué Sabour, Pierre de patience, référence à la Pierre Noire de La Mecque, est un livre sombre certes, mais qui a tout d’une pièce d’orfèvrerie.
Des personnages sans nom. Comme tant d’autres qui demeureront anonymes. Des hommes qui se battent dans la ville. Qui tirent. Qui tuent. La vie qui n’est plus désormais cadencée que par les bombes et les prières. Et puis une femme. Elle égrène son chapelet en récitant les quatre-vingt dix-neuf noms du Seigneur au rythme de la respiration de son époux plongé dans le coma d’une balle dans la nuque. Son combat à elle, voilà des années qu’elle le mène. Pour survivre dans cette société d’hommes, où toute femme n’est par essence qu’un corps voué à donner du plaisir et engendrer la vie. Condamné au silence pour éviter le déshonneur, voire même la mort, et n’y tenant plus, ce corps de femme va peu à peu tenter de libérer son esprit. Envers et contre tout, dans un formidable instinct de survie, elle va, pour la première et ultime fois, refuser ce silence qui l’étouffe depuis trop longtemps pour imposer à son mari sa propre aliénation. L’homme devient alors sa Syngué Sabour. En effet, la mythologie perse fait mention d’une « pierre de patience », matérialisée par la pierre de la Kaaba . Qui le désire peut lui confier ses souffrances, mais également ses plus inavouables secrets. Telle une éponge, la pierre absorbe, absorbe… jusqu’à exploser. A ce moment-là, c’est la délivrance. Alors, le couple entre malgré Lui dans une dialectique presque hegelienne…
La femme jouit désormais – et pour la première fois peut-être – à travers son discours résolument iconoclaste mais hurlant aussi sa douleur et le caractère abject des hommes, d’un pouvoir. Il n’est homme, il n’est puissant, que parce qu’elle est femme. Cette prise de conscience effective, la Liberté peut alors émerger. Désormais, elle réalise qu’elle a aussi un pouvoir sur lui, qu’il dépend d’elle d’une certaine façon, en ce qu’elle est nécessaire à sa survie et au maintien de sa condition. Elle va alors se livrer, intimement, et dévoiler l’inavouable. Cela dit, ses révélations sont dénuées de toute perversion ; elle ne souhaite nullement lui faire à son tour éprouver la même douleur ; tout ce qui lui importe, c’est sa libération ultime à elle et elle seule. Cette libération surviendra enfin, terrible et brutale. Mais n’était-ce pas finalement la seule voie possible ?
Au terme de cet ouvrage, plusieurs interprétations sont bien entendu envisageables. Syngue Sabour expose peut-être une impossible tentation de l’Infini, notamment à travers l’opposition centrale entre le physique, le corps, et l’immatériel : cette délivrance tant désirée. La pensée qui nous est donnée à lire, notamment au travers des exemples empruntés aux récits orientaux, est certes déroutante mais également emplie de lucidité. Par sa prose toute en sobriété, phrases brèves et épurées, respiration tantôt soupirante, tantôt haletante, Atiq Rahimi laisse son texte prendre sens : en dépit de l’atrocité des faits mentionnés, l’auteur nous invite à porter sur le Monde un « regard poétique », distanciation qui ne saurait nous faire oublier de prendre mesure de l’inhumaine réalité.
Atiq Rahimi, Syngué sabour, pierre de patience, P.O.L, Paris 2008, 15euros.



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